Mustapha Kessous

Pour les besoins d'un documentaire (qui sera prochainement diffusé sur France 3), je me suis lancé dans une quête pour comprendre. Rien d'autre. Comprendre. Je suis parti à la recherche d'anciens policiers qui ont commis "une bavure" comme on dit nous les journalistes. Après, plusieurs mois, j'ai retrouvé Christophe Garcia et Jean Schmitt, les deux voltigeurs qui ont été condamnés pour la mort de Malik Oussekine, le 6 décembre 1986. Voici ma surréaliste rencontre avec eux...


"Des mois de traque. Des centaines de kilomètres pour les approcher. Quelques secondes pour se faire… éconduire. 11 h 40, un matin d’avril, quelque part dans l’ouest de la France. Derrière une zone industrielle désuète, un homme de 83 ans termine son existence dans une insignifiante maison où deux âmes semblent cruellement tourmentées. Il suffit de frôler la porte d’entrée en bois massif pour s’apercevoir qu’un mal-être habite aussi cette adresse et consume ses occupants. Avant même de sonner, une dame âgée, aux cheveux bouclés argentés, sort mi-inquiète mi-furieuse et enchaîne les questions, les lèvres serrées : « Qu’est-ce que vous voulez ? Parler à Jean ? Pourquoi ? Vous êtes quoi ? Journaliste ? »

Journaliste. C’est le mot qu’il ne fallait pas prononcer. De ses yeux ne jaillissent plus que de la haine et de la violence. « Je t’emmerde ! Va te faire foutre ! Dégage ! J’appelle les gendarmes. J’ai le sang chaud. Comment vous nous avez retrouvés ? »Impossible de placer deux phrases à la suite pour la rassurer. Au moins, on sait qu’on est à la bonne adresse.

Derrière elle, son mari, un vieil homme en jogging et charentaises aux pieds, le dos courbé, arrive lentement et claque la porte. Il faudra faire retentir trois fois la sonnette pour revoir Jean Schmitt. « Je n’ai rien à dire. Parler ? Non, je ne veux pas. C’est loin », lance-t-il d’un ton à la fois posé et irrité. La porte se referme. Pas son passé. Jean Schmitt n’a pas l’intention de conter sa vie depuis le samedi 6 décembre 1986 et le décès de Malik Oussekine qui lui a valu une condamnation à cinq ans de prison avec sursis. Cette nuit-là, vers 1 heure du matin, le garçon de 22 ans est frappé à mort par des policiers dans le hall du 20, rue Monsieur-le-Prince, dans le 6e arrondissement de Paris. Il s’y était réfugié pour fuir des fantassins casqués, les fameux voltigeurs de Charles Pasqua, le ministre de l’intérieur, qui le coursaient et prenaient ce jeune Français pour un casseur. « Malik rentrait chez lui, dans sa chambre de bonne du 17e, après avoir passé la soirée au club de jazz La Paillote », se rappelle sa sœur Sarah Oussekine. Des médecins du SAMU tentent de ranimer le jeune homme. Le garçon meurt quelques minutes après son arrivée à l’hôpital Cochin.

Jean Schmitt est alors, à 53 ans, le brigadier-chef du peloton voltigeur motocycliste, une unité à la sale réputation. Cette nuit-là, les agents du « PVM » – l’un conduit un deux-roues tout-terrain, l’autre, à l’arrière, est armé d’une matraque – ont comme objectif de « nettoyer le Quartier latin » en lançant de violentes charges sur des casseurs et des manifestants autour des boulevards Saint-Michel et Saint-Germain. Depuis plusieurs jours, en effet, lycéens et étudiants défilent dans les rues pour exiger le retrait du projet de loi d’Alain Devaquet, le ministre de l’enseignement supérieur, qui veut instaurer une sélection à l’entrée des universités.

Malik Oussekine, c’était un boulimique de la vie malgré une santé fragile (il souffrait d’une malformation rénale) : étudiant en droit et gestion à l’université Paris-Dauphine et à l’Ecole supérieure des professions immobilières, il prenait également des cours de journalisme par correspondance. Il venait de rencontrer le père Desjobert, un jésuite : il voulait devenir prêtre. Le film Mission, de Roland Joffé (Palme d’or au festival de Cannes 1986), tout juste sorti en salle, a déclenché son désir de porter la soutane. Dans la France de la cohabitation, sa mort indigne le pays. « En signe de deuil », le président de l’Assemblée nationale, Jacques Chaban-Delmas, suspend la séance dès son ouverture ; le gouvernement de Jacques Chirac abandonne, deux jours plus tard, le projet de réforme universitaire et l’unité des voltigeurs sera dissoute.

L’affaire Oussekine va devenir le symbole des violences policières, des crimes racistes et des bavures – même si ce mot reste encore un tabou au sein de la police et de la gendarmerie. Elle façonne la figure intransigeante en « premier flic » de France de Charles Pasqua et de son ministre délégué chargé de la sécurité, Robert Pandraud. Dans Le Monde, il avait lancé en guise d’oraison funèbre : « Si j’avais un fils sous dialyse, je l’empêcherais de faire le con dans la nuit. Malik n’a jamais pu passer son bachot. Il est allé à l’école de tous les ratés de la bourgeoisie. (…) Ce n’était pas le héros des étudiants français qu’on a dit… » Et, selon Jean-Louis Debré, ce drame a même coûté l’élection présidentielle de 1988 à Jacques Chirac. « Cet épisode malheureux et son exploitation organisée par les socialistes ont plombé sa campagne », se souvient-il.

Jean Schmitt a toujours nié avoir porté des coups de matraque à Malik Oussekine et n’a jamais su expliquer pourquoi son pistolet a été retrouvé par un de ses collègues dans le hall où le jeune étudiant a été rossé. A-t-il obéi à sa hiérarchie, qui avait demandé aux voltigeurs de « disperser énergiquement » les manifestants du Quartier latin ? « Si on nous donne une matraque, c’est pour matraquer », avait simplement souligné le brigadier-chef lors de son procès. Malgré ses dénégations, la cour d’assises de Paris le reconnaît coupable, le 27 janvier 1990, de « coups et blessures volontaires illégitimes, par agents de la force publique, ayant entraîné la mort sans intention de la donner ». Il n’a jamais dormi une nuit en prison.

Retraité de la police depuis son procès, Jean Schmitt n’a jamais témoigné dans la presse ; il n’existe aucun portrait, que des croquis d’audience. Pourquoi ce choix du silence ? Comment a-t-il traversé les trois dernières décennies et survécu à une affaire hautement médiatique et politique ?

15 heures. Retour chez les Schmitt avec un bouquet de bégonias orange. « J’en ai rien à foutre de tes fleurs, je t’emmerde. » L’épouse de l’ancien brigadier-chef continue à faire barrage. « Qu’est-ce que vous voulez ? », finit-elle par lâcher en pestant. Elle écoute enfin. La violence et la haine s’estompent : une infinie détresse commence à redessiner ses yeux et le reste de son visage.

C’est la première fois depuis le procès qu’elle revoit un journaliste. Elle et son mari ont quitté, il y a bien longtemps, leur résidence de Vert-le-Petit, dans l’Essonne ; ils ont fui la région parisienne pour s’enfermer dans une vie qui ne leur rappellera pas Malik Oussekine. Les voisins ne connaissent pas le passé judiciaire et médiatique de Jean Schmitt : ce n’est pas une médaille qu’on porte à la boutonnière.

« Mon mari dort. On approche de la mort, on n’en a rien à foutre de parler, c’était avant qu’il fallait venir nous voir », maugrée Mme Schmitt. Elle continue de maudire les journalistes qui n’ont fait que souiller son époux. « On n’est pas racistes. Mon mari a fait son service militaire au Maroc. C’est terrible ce qui est arrivé à ce pauvre petit, à ce pauvre garçon, soupire-t-elle. On est tombés dans la dépression. J’ai fait une dépression, mon mari a fait une dépression. Il n’a rien fait. Je ne souhaite à personne de vivre ce qu’on a vécu. »

A aucun moment, le nom de Malik Oussekine n’est prononcé. Sa mort hante toujours les Schmitt et ne cesse de tourner comme un derviche dans leur esprit. L’ancien brigadier-chef a gommé son passé de voltigeur, il survit avec ses regrets, on devine que sa conscience ne le laisse pas tranquille. Ce n’est pas le cas pour le second policier condamné pour la mort du jeune étudiant.

Dans une autre région de France, à 600 km des Schmitt. 12 h 15, un jour de septembre. Christophe Garcia, 53 ans, ancien gardien de la paix, est devenu commercial. L’ex-voltigeur a été condamné pour les mêmes faits que son collègue, mais à deux ans de prison avec sursis : il avait reconnu avoir donné « quelques coups de bâton » à Malik Oussekine. A l’époque, il était à peine plus âgé que le jeune étudiant et, devant sa modeste maison, l’homme se montre courtois et poli. Pendant une heure et demie, sous un soleil cuisant, il va marteler une étonnante phrase : « Je ne suis pas le bon Christophe Garcia. » Et finit par ponctuer ses propos par des « si j’étais lui ».

A sa place… Si j’étais lui… Pendant quatre-vingt-dix minutes, il parle étrangement de lui comme s’il était un autre et s’épanche sur cette affaire – « que j’ai bien suivie » –, dans les plus petits détails. « Je trouverais tentant de témoigner si j’étais lui, mais qu’est-ce que ça va changer ? », lance-t-il en s’inventant un double. A quoi bon montrer « sa tronche, si j’étais lui » en faisant comprendre que s’exprimer à visage découvert dans un documentaire serait prendre un risque, celui d’être « reconnu par de jeunes fous » qui voudraient se faire « vengeance ». Pour des raisons de sécurité, et parce qu’il a peur de représailles, pas question de dévoiler la ville où il vit.

Evidemment, c’est bien le vrai Christophe Garcia qui se tient là, fier et droit. Ce quinqua a gardé la même bouille… presque juvénile que dessinent les croquis d’audience. Short et tee-shirt noirs, tongs aux pieds, l’allure d’un flic de la BAC, il parle de l’affaire Oussekine avec un détachement déconcertant et des précisions techniques dignes d’un entraîneur de football. « On dit que Malik Oussekine était malade, qu’il serait passé, par hasard, dans le quartier. Peut-être qu’il a craché sur les policiers ? Peut-être qui les a insultés ? On en a fait un martyr. François Mitterrand a récupéré cette affaire : il a demandé à son ami avocat Georges Kiejman de s’occuper de la famille Oussekine et, après le procès, Kiejman est devenu ministre de la justice, rumine-t-il tout haut. Peut-être que les flics avaient des consignes ? De ce que j’avais lu dans la presse, la hiérarchie avait demandé de ne faire aucune arrestation ce soir-là. Qu’est-ce que ça veut dire ? Il fallait des exemples pour que les casseurs ne recommencent plus ! » Exactement les mêmes arguments avancés lors du procès. Il ajoute une petite phrase qui glace un peu plus l’ambiance : « Ce garçon a été frappé, on ne peut pas le nier. Un acharnement ? Non. Peut-être que d’autres policiers l’ont frappé ? Qui sait ? »

Ce vrai-faux Christophe Garcia en sait plus qu’il ne veut le dire. On ne l’arrête plus. En vrac, il en veut à SOS-Racisme d’avoir « fait son beurre sur cette affaire » et vendu les petites mains jaunes signées « Touche pas à mon pote ». Il ne se remet pas des accusations de tueur d’Arabe ou de facho, alors que lui aussi vient d’ailleurs : « Je suis aussi un immigré, mon grand-père a fui Franco. Je viens d’un milieu ouvrier sportif. »On a l’impression que ses yeux rougissent… Il parle de la jeunesse des cités qui est perdue ; il a vécu en région parisienne à Gonesse et a entraîné au foot des minots d’Aubervilliers ou de La Courneuve. Parfois, il oublie de parler de lui à la troisième personne.

Jean Schmitt a décidé de nier, Christophe Garcia a certes avoué, mais il a choisi de se dédoubler pour garder la conscience tranquille. « Je croyais qu'il était mort », pensait Sahra Sarah Nasséra Oussekine de Jean Schmitt. De ce drame, il reste une blessure béante pour la France et deux hommes brisés. « Désolé, je ne peux pas vous aider, ce n’est pas moi », conclut le plus jeune. Il est temps de prendre congé : il doit s’occuper de son adorable petit-fils, un métis, français d’origine algérienne, comme Malik Oussekine."

Mustapha Kessous




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